Effrayant et pourtant criant de vérités...

LA BRUTALISATION DU CORPS FEMININ DANS LA MEDECINE MODERNE


Marc Girard
consultant et expert près la Cour d'appel de
Versailles (Médicament et recherche biomédicale)



I. Un univers inversé

Quand je pense à la médicalisation du corps féminin, je suis frappé
par quelque chose de sinistre : tout cela s'est constitué comme un
inquiétant univers inversé, comme une sorte de monde à l'envers
effrayant où les impulsions les plus élémentaires et les moins
contestables de notre nature sexuée sont comme systématiquement
mises hors jeu, remplacées qu'elles se trouvent par des rituels
caricaturalement antagonistes : facilement objectivable par le
spécialiste de recherche clinique, c'est bien cette dimension de
caricature, de trop, qui ne laisse pas de préoccuper et d'exhorter
le freudien à l'interprétation.
Prenons le jeu pourtant élémentaire du regard et de la pudeur :
l'homme – il est construit comme cela – cherche toujours à en voir
plus que la femme n'est disposée à lui montrer, et la séduction est
d'abord la conquête par le regard d'une intimité progressivement
dévoilée. Même sans y avoir été invité par une jupe trop fendue ou
un décolleté un peu profond, l'homme – certes à ses risques et
périls – s'ingénie à reconstituer l'anatomie féminine fût-elle
dissimulée par la plus grossière des étoffes. C'est comme cela,
probablement un peu partout, sauf en terre médicale : la pudeur et
la séduction n'ont plus aucune raison d'être dès qu'on franchit les
limites d'un service de gynécologie. Aux consultations du Planning
familial, la plus splendide des gamines était requise de se
déshabiller complètement dans une cabine, d'attendre la lumière
verte et de se présenter entièrement nue, durant toute la
consultation, devant un individu en blouse blanche généralement
parfaitement inconnu et interchangeable d'une consultation sur
l'autre. Il fallait donc en passer par là, par cette stupéfiante
mise en scène du désir évacué, pour obtenir le sésame d'une
sexualité « libérée ». Or, quelle justification technique pour ce
rituel dégradant ? Aucune : l'intérêt de la consultation préalable
avant prescription de pilule est tellement problématique que l'on a
envisagé un temps de la supprimer et, en tout état de cause, les
paramètres pertinents en matière de contre-indications relèvent plus
de mesures chastes (prise de poids ou de pression artérielle) ou
d'examens complémentaires (prise de sang) que d'évaluations fondées
sur un attentat à la pudeur.

Autre exemple de pulsion élémentaire : la possessivité mâle. Chez
les mammifères en général, et les hommes en particulier,
l'adrénaline monte très vite quand un mâle voit un autre mâle
s'approcher d'une femelle sur laquelle – à tort ou à raison – il
estime disposer de certaines prérogatives. Ça a toujours été comme
cela – ça sous-tend même une bonne part des théories de Darwin –,
sauf à l'hôpital. Entrez dans une salle d'accouchement. Le mari est
là (c'est un acquis paraît-il précieux de l'obstétrique moderne), on
lui a même fait revêtir la tunique blanche des agresseurs. Sa femme
est là, elle aussi, entièrement nue encore une fois et tout le monde
l'agresse : on la force à rester allongée quand aucune femme
n'aurait jamais spontanément l'idée incongrue de s'allonger pour
accoucher, de toute façon on a pris soin de l'attacher dans
l'improbable cas où elle voudrait bouger, on lui rase les poils de
la vulve, on l'engueule si elle se plaint trop (accouchement « sans
douleur » oblige) et on va finir par lui taillader la vulve. Et dans
cette séquence d'une sauvagerie inouïe, que fait le mari ? Il se
pâme d'émotion, se confond en remerciements à l'égard des brutes qui
s'acharnent sur son épouse, sans apercevoir que de tels actes de
barbarie sur une femme innocente justifieraient un meurtre dans
n'importe quelle autre circonstance. Or, quelle justification
technique, là encore ? Aucune : les rares investigations disponibles
confirment l'idée de bon sens que l'accouchement en position
accroupie est infiniment plus eutocique que l'accouchement en
décubitus, et je reviendrai plus loin sur la monstrueuse absurdité
de l'épisiotomie. De plus, et tout en attendant avec beaucoup
d'impatience la ou les études qui démontreront l'intérêt du rasage
vulvaire, réfléchissons de façon un peu rationnelle à cette
obsession de l'asepsie en obstétrique. Juste avant la naissance, un
nouveau-né se présente comme un être absolument vierge
bactériologiquement, à ce titre extrêmement vulnérable à toute
contamination microbienne ; dans cette situation exceptionnelle, la
filière vaginale – quoique objectivement grouillante – n'est pas
cette zone plus ou moins accréditée comme immonde par des décennies
de médecine et de microbiologie, mais une voie de passage
providentielle au travers de laquelle le corps du bébé va se voir
massivement colonisé par ce qu'on peut concevoir de plus « ami » en
matière d'interactions bactériennes – les germes de sa mère ; on
peut admettre sans grand effort qu'en matière d'amitiés microbiennes
bilatérales, les germes du père, ensuite, méritent une inscription
de second rang – et que de toute façon, qu'elles soient maternelles
ou paternelles, les inévitables potentialités pathogènes liées à
toute cette circulation bactérienne ou mycosique seront contrôlées
au mieux par tous les transferts immunologiques inhérents à
l'allaitement naturel. Or, c'est précisément cette dynamique subtile
d'écologie microbienne que le cérémonial obstétrical s'applique à
réduire à néant, en contrariant – par des mesures censément «
hygiéniques » dont l'intérêt n'a jamais été si peu que ce soit
validé – les colonisations amies et en maximisant l'exposition du
bébé à des germes d'origine hospitalière. Certes, il n'existe pas, à
ma connaissance, d'étude épidémiologique démontrant que le risque
d'infection néo-natale soit réduit par un accouchement non
hospitalier , mais il semble clair que, dépourvu du moindre intérêt
technique documenté, le cérémonial obstétrical classique maximise ce
qui reste, pour une grossesse d'évolution normale (il y en a
encore…), le risque numéro un de la période néo-natale : l'infection.
On voit, sur la base de ces deux exemples, qu'il s'agit bien de
ritualisations perverses et non pas de procédures garanties par
l'exigence hippocratique de chasteté dans la relation
thérapeutique : il n'y a rien de chaste dans le fait de forcer une
jeune femme, éventuellement vierge, à se présenter entièrement nue,
surtout lorsqu'il est patent que cette humiliation ne correspond à
aucune contrainte technique. A titre de contre-exemple évocateur, on
citera le cérémonial de la cure freudienne dans lequel l'intimité
dévoilée (mais progressivement !) n'est même pas incompatible avec
la circulation du désir via transfert et contre-transfert, puisque
ce désir est, lui, authentiquement contraint par une exigence de
chasteté dont la justification technique va de soi.


II. Une inversion à sens unique

Cette propension de la médecine à mettre en œuvre, sans le moindre
motif technique, des rituels d'inversion qui bafouent la dignité
sexuelle de la femme est d'autant plus frappante que symétriquement,
les médecins sont le plus souvent aux abonnés absents quand leurs
savoirs les mettraient en position de réintégrer, ou de renforcer
les individus dans leur intégrité sexuelle. Deux exemples là encore.

-- Il existe, à l'heure actuelle et chez des milliers de jeunes femmes, une immense misère sexuelle dont on parle étonnamment peu, à
savoir celle liée aux mycoses génitales récurrentes. Sur cette
question, la doxa médicale me paraît là encore marquée par une
préoccupante irrationalité. Je ne connais aucune étude sérieuse
validant la thèse du « foyer digestif » (qui a été cependant la
providence des marchands d'antimycosiques per os) et, elle non plus
validée par aucune étude, la recommandation de traiter le partenaire
défie la raison : par rapport à un désordre patent de l'écologie des
germes commensaux, ça rime à quoi de prendre le risque que les
levures avec lesquelles l'homme viendra nécessairement recontaminer
sa partenaire aient éventuellement acquis des résistances aux anti-
fongiques ?… En revanche, nous savons que la cause actuellement la
mieux identifiée de déséquilibre écologique pour la flore vaginale
est bel et bien la pilule, et l'expérience suggère que l'éradication
de cette cause se traduit le plus souvent par des guérisons
spectaculaires : mais même à notre époque de « libération »
supposée, les jeunes femmes, apparemment, n'ont pas droit à une
information claire quant aux inconvénients iatrogènes de la
contraception orale sur leur équilibre sexuel .

-- L'autre exemple concerne cette misère encore plus pathétique des jeunes mères, innombrables elles aussi, qui ne parviennent pas à
allaiter leur enfant faute de produire du lait en suffisance. Il
suffit de feuilleter les manuels de périnatologie pour apercevoir,
de par la variété des remèdes proposés (la bière…), la fréquence et
la régularité d'un problème dont on sait comme il peut être vécu par
les intéressées avec angoisse, humiliation et désespoir. Or, alors
que tout le monde sait que l'ocytocine est l'hormone-clé de la
montée laiteuse, personne ne semble s'être avisé que l'orgasme en
est le moyen de libération le plus sûr et le moins cher. Vous me
direz, évidemment, à six tétées par jour, le pré-requis orgasmique
risque de se révéler éprouvant : mais outre que cela reste à voir et
que c'est une question de choix personnel, l'expérience suggère
qu'il n'en faut pas autant pour rassurer la jeune femme et l'ancrer
dans le sentiment de sa suffisance comme mère nourricière. En tout
état de cause, c'est aussi un moyen plus facétieux et moins
humiliant que le rituel de la salle d'accouchement pour associer le
père à la cogestion du post-partum…

Cette agression ritualisée de la dignité physique et sexuelle de la
femme n'est qu'une mise en actes d'un état d'esprit bien plus
général et profond qui conduit à nier tant la perplexité de l'homme
devant la féminité que son inépuisable fascination pour l'esthétique
du corps féminin.


III. Une presqu'île insipide

Par opposition à la perplexité avouée de Freud pour le fameux «
continent noir », on pourrait dire que dans l'axiologie médicale
classique, la féminité c'est au mieux un village de plaisance – ou
une presqu'île insipide. La médecine, en effet, n'est jamais en
panne de réponse quand il s'agit de délimiter les territoires du
féminin. Comme moi, sans doute, vous avez appris qu'en cas de
dysgénésie gonadique à la naissance, il était plus facile
d'envisager la reconstruction chirurgicale d'un femme que celle d'un
homme : mais quoi de « féminin » dans la reconstruction finale ?…
En tout état de cause, dans les grimoires médicaux, l'équation du
féminin est le plus souvent du premier degré – et sans inconnue.
S'interroge-t-on – ce qu'on ne fait pas assez souvent – quant aux
effets de la contraception orale sur la libido féminine que l'on se
voit répondre que chez la femme, l'essentiel se passe dans la tête :
c'est d'ailleurs vrai que quand on s'applique à obtenir par des
moyens hormonaux symétriques le même type de contraception chez
l'homme, les vomissements incoercibles ou les troubles de l'érection
sont des stigmates plus voyants du pouvoir des glandes sur la
sexualité humaine… Quoi qu'il en soit et nonobstant cette concession
au symbolique finalement assez exceptionnelle en médecine, la femme
de 50 ans et plus redevient une femelle purement estrogénodépendante
quand il s'agit de justifier un traitement hormonal de substitution
(d'ailleurs contre l'évidence cumulée des investigations cliniques
ou épidémiologiques.) Tout dans la tête avant 50 ans, tout dans les
ovaires après…

Chez les jeunes femmes de toute façon, cette primauté du symbolique,
pour avantageuse qu'elle soit quand il convient de nier les effets
iatrogènes d'une authentique castration chimique, s'efface
absolument lorsqu'on en arrive à une autre équation du féminin où il
semble cette fois aller de soi que les paramètres du psychisme
doivent être mis hors jeu : je veux parler de la fécondité et des
problèmes de l'infertilité. Pas de doute, à présent : tout est dans
les glandes et c'est bien à la substitution de leurs défaillances
élémentaires que s'attachent – pour un coût financier exorbitant
soit dit en passant – les innombrables procédures de procréation
artificielle. Or, qu'est-ce les heureuses élues vont se voir offrir
en échange de leurs coïts programmés dans l'horreur d'une
médicalisation absolue, généralement étalée sur des années ? Outre
des effets iatrogènes assez préoccupants, voire potentiellement
fatals, des résultats d'efficacité problématiques dont on ne peut
pas dire qu'ils aient fait l'objet de validations très rigoureuses ;
une récente méta-analyse montre que, sur les essais cliniques
publiés – càd au top de la pratique en la matière – moins de 10% des
études expriment leurs résultats en termes de naissance viable,
paramètre d'évaluation dont on aurait pu penser, pourtant, qu'il
s'impose comme le seul pertinent. De recoupement en recoupement sur
ces données tronquées, on en arrive à reconstituer un taux de
réussite d'environ 25% des cas, ce qui doit correspondre au
pourcentage notoirement reconnu depuis l'antiquité au moins pour une
naissance spontanée dans une population de femmes réputées plus ou
moins « stériles »… Je n'ai pas su si je devais rire ou pleurer
quand une femme tombée enceinte environ six mois après que je
l'avais arrachée à des années de médicalisation forcenée pour «
stérilité » m'a confiée sa lassitude d'être encore obligée de
prendre la pilule plus de 10 ans après, et sa colère de s'être
récemment fait jeter pas sa gynécologue qui a jugé, dans un accès
inhabituel de modération, qu'on devrait attendre encore avant
d'envisager une ligature des trompes à 48 ans …


IV. Un martyrologe constamment renouvelé

Tout cela serait plaisant si ce n'était tragique. Car cette
conception simplissime de la féminité sous-tend, par son arrogance
et le manque de scrupules résultant, une véritable martyrologie des
femmes : la médecine moderne n'a jamais eu peur de faire souffrir le
corps féminin, voire de le mutiler, ou de le tuer.

Nous savons, parce que cela a été démontré, que voici encore
relativement peu à l'échelle de l'histoire moderne, la mortalité
iatrogène des accouchées était sans commune mesure avec celle des
femmes échappant à tout contrôle médical. Mais mon propos ne
concerne pas que le passé : pour stupéfiante qu'elle soit, la
durabilité du mépris ou de la haine pour la vulve féminine est
attestée aujourd'hui encore par l'incroyable persistance d'une
pratique que, lors d'un récent débat dans les colonnes du Lancet,
nous sommes quelques-uns à avoir qualifiée de « barbare » – je veux
parler de l'épisiotomie. Interrogez n'importe quel obstétricien,
n'importe quelle sage-femme, on vous répondra que la chose n'est
jamais opérée qu'avec le plus grand discernement et que, de toute
façon, la procédure est remarquablement bénigne et indolore.
Interrogez les chiffres, à présent, et vous verrez que ledit
discernement conduit à taillader environ 95% des accouchées, tout
portant à croire que celles qui en réchappent ont eu le bon goût
d'accoucher assez vite pour qu'on n'ait pas le temps de sortir les
ciseaux. Interrogez la méthodologie de la recherche pharmaceutique :
vous verrez que cette procédure réputée si indolore est l'un des
modèles le mieux établis pour les essais cliniques sur les
antalgiques. Interrogez l'évidence cumulée de dizaines d'essais sur
l'efficacité d'une procédure aussi incroyablement brutale : vous
apprendrez qu'en moyenne, les déchirures périnéales après
épisiotomie sont plus graves et plus délabrantes que celles qui
surviennent spontanément. Interrogez, enfin, les femmes dans leur
intimité : vous verrez que le nombre de celles qui n'osent se
plaindre de séquelles durables, notamment dans leur vie sexuelle,
n'est pas négligeable .

Les exemples pourraient être multipliés. Car, même si la médecine
n'a jamais pu envisager l'équation du féminin sous forme autre
qu'élémentaire, elle est néanmoins passée maître dans les techniques
de simplification : il est considéré comme acquis en effet que tout
ce qui pose problème dans l'anatomo-physiologie du corps féminin
peut être éliminé sans autre forme de procès. Il en va ainsi, on l'a
vu, de la subtile machinerie encore mal comprise du cycle hormonal,
même si le prix à payer – outre une qualité de vie problématique –
va des effets cutanés plus ou moins graves ou voyants aux cancers du
sein en passant par les accidents cardio-vasculaires : une récente
étude a estimé à quelque 430 par ans le nombre de jeunes Américaines
redevables à leur contraception orale d'une hémorragie sous-
arachnoïdienne, chiffre considérable eu égard au fait que ces
hémorragies méningées ne sont quand même pas la complication la plus
fréquente ni la mieux documentée de la pilule. En tout état de
cause, qu'il s'agisse du col ou du corps utérin, des ovaires, des
trompes, des seins, de la thyroïde, des plaques de cellulite ou,
bien entendu, des poils vulvaires, il n'est pas une partie du corps
féminin qui soit réputée irremplaçable. Que dire des tonnes de seins
qui sont partis à la poubelle sur la base d'une mammographie mal lue
dans un contexte, de toute façon, où nous sommes toujours dans
l'attente d'une démonstration convaincante de l'intérêt de cette
procédure radiographique douloureuse et incertaine que l'on
s'acharne néanmoins à accréditer comme providentielle dans une
idéologie du « prophylactiquement correct » ? Que dire encore de ce
prophylactiquement correct qui a conduit, depuis des dizaines
d'années, des millions de femmes ménopausées à ingurgiter, sur des
arguments de pure complaisance, des estrogènes de substitution quand
il apparaît des premiers essais cliniques enfin mis en place que les
effets effectivement observés en pratique sont strictement
antagonistes avec ceux qui ont sous-tendu la promotion de ces
traitements .


V. Réponse à tout

Ce qui ressort de ce bref inventaire, c'est aussi que la
brutalisation, voire le martyre du corps féminin ne peuvent être
imputés aux excès d'une technicisation désexuante qui s'appliquerait
identiquement à l'homme : pour envisager une orchidectomie même chez
un homme très âgé, on y regarde de plus près que pour « la totale »
chez une femme passée la quarantaine alors même que se posent, chez
la seconde, des problèmes de statique pelvienne qui n'ont aucun
équivalent chez le premier. Que la médecine occidentale soit
brutale, excessivement brutale ne fait pas l'ombre d'un doute. Mais
mon propos de ce jour ne vise pas cette brutalité séculaire : il
pointe un excès de brutalité qui touche spécifiquement la femme.
Dans la pratique médicale, le corps féminin fait l'objet d'un excès
d'attention, car c'est bien dans tous les domaines de la féminité et
à chaque étape de la vie que la médecine s'interpose – et qu'elle a
réponse à tout. Depuis au moins la pré-adolescence jusqu'à la post-
ménopause, les femmes sont l'objet d'une surveillance toute
spécifique, et les remèdes qu'on leur propose font frémir le
spécialiste de iatrogénie : les hormones de croissance à la moindre
alerte sur la puberté (qu'elle soit présumée précoce ou tardive),
les progestatifs aux premiers troubles des règles, la pilule le plus
tôt possible à titre de précaution tous azimuts – par exemple pour
accompagner une prescription d'anti-acnéique ! –, les FIV aux
premiers symptômes d'une subfertilité initialement supposée mais
durablement consolidée ensuite par une médicalisation délirante, les
échographies multipliées dès le premiers jour de grossesse,
l'épisiotomie assurée pour l'accouchement et les césariennes à tire-
larigot pour un oui pour un non, le stérilet ensuite, puis les
hormones de substitution dont quelques malins commençaient même à
nous expliquer l'intérêt dès la quarantaine via la subtile
innovation nosographique de la « pré-ménopause », etc. Quoi de
comparable chez l'homme ?

Mais cet excès d'attention qui a réponse à tout à chaque étape de la
vie – c'est une attention de réduction, de dénégation et plus
encore, de dégradation : les poils intimes ne sont plus qu'une
broussaille nauséabonde source de toutes les contaminations
potentielles, la vulve n'est qu'un étranglement inopportun, l'utérus
une source évitable d'emmerdements, les ovaires des glandes
facilement substituables, les seins des morceaux de barbaque sans
intérêt vital. Dans l'idéal du corps ainsi rectifié par la médecine,
qu'est-ce qui reste de féminin ? J'ai introduit mon propos en
évoquant un monde inversé…


VI. Récupération

Il arrive néanmoins que l'évidence – au sens des anglo-saxons –
finisse par faire entendre sa voix dans un tel délire. C'est ce qui
s'est passé, par exemple, pour l'allaitement maternel, dont plus
personne ne conteste sérieusement les vertus. Mais après l'énorme
essai d'y substituer un allaitement artificiel dans les années 50,
la médecine n'a fait aucun effort sérieux d'autocritique – ni pour
identifier rétrospectivement les sirènes qui avaient pu conduire une
profession entière à engager les mères sur la voie d'un artifice
aussi dommageable, ni pour évaluer sérieusement les conséquences
sanitaires de l'allaitement artificiel sur toute une génération :
aujourd'hui, l'allaitement « maternel » – ne dites jamais : «
naturel » – et bel et bien conçu comme une victoire de la médecine
moderne – une victoire sur des pratiques anciennes dont on a oublié
le déterminisme exact mais où il est tenu comme allant de soi que
l'obscurantisme féminin a dû finalement s'effacer devant la
rationalité médicale.

Il en va de même avec les mammectomies, heureusement en voie de
régression. Loin d'esquisser un mouvement de repentance et de
reconnaître qu'en matière de cancer du sein, la médecine a fait plus
ou moins n'importe quoi, les gynécologues, la main dans la main avec
les radiologues et les cancérologues, tendent à accréditer comme un
miracle de la médecine moderne qu'on trouve encore des femmes de la
quarantaine avec des nichons intacts ! Mais à une condition,
évidemment : qu'elles fassent allégeance à une médicalisation qui
leur impose le rituel pénible et techniquement non validé de la
mammographie, pour ne point parler, chez certaines, du tamoxifène
qui, outre une prise de poids conséquente, les bouffées de chaleur
et des métrorragies incontrôlables, remplace le risque – minime –
d'un cancer controlatéral par celui d'un accident vasculaire
cérébral… Bah ! c'est quoi la tête, chez une femme ?…
Ainsi, lorsque le féminin revient au galop après que les médecins
ont cherché à l'éliminer, ce n'est pas pour repérer les limites de
la brutalisation, mais au contraire pour accréditer une récupération
et célébrer le triomphe de la médicalisation.


VII. L'immonde féminin

Soit donc le livre légèrement daté d'un éminent académicien qui
s'intitule : Hygiène et maladies de la femme. On n'aurait aucune
peine à documenter, sur d'innombrables écrits équivalents, cette
obsession de la médecine à l'égard de l'hygiène féminine. Mais ça
viendrait à l'esprit de qui d'écrire un livre : Hygiène et maladies
de l'homme ?…

Il faut donc comprendre que c'est parce qu'elles sont
potentiellement dégoûtantes que les femmes ont besoin d'une telle
attention médicale : la médecine comme barrière à l'immonde féminin…
Nous touchons-là un des thèmes de recherche sur lequel je souhaitais
attirer votre attention. A n'en pas douter, l'antagonisme
homme/femme est antérieur à la naissance de la médecine moderne :
mais il revient à cette médecine d'avoir déplacé les racines de
l'antagonisme d'une angoisse fondamentale – la peur viscérale de
l'homme à l'égard des puissances supposées du féminin – à un simple
dégoût rationalisé sur la base d'un supposé savoir quant à la
physiopathologie des femmes.

Face à ce corps bâti en reliefs et en creux comme pour la prise et
l'emprise, l'homme, probablement depuis la nuit des temps, se trouve
cisaillé par une double angoisse : rater l'abordage, certes, mais
également laisser inassouvi ce creux par essence inépuisable. Car
lorsque l'homme ne peut plus, la femme peut encore – il lui suffit
de vouloir… C'est bien cette angoisse fondamentale – au cœur du
Sacré – qui se trouve désamorcée par les pseudo-savoirs de la
médecine : l'homme a raison non d'avoir peur, mais de se méfier, car
on ne sait jamais quelles saletés on va trouver au fond de ce trou-
là, et il n'y a rien d'inépuisable, d'autre part, dans ce corps
féminin qu'il est tellement facile de pénétrer par spéculum
interposé ou de démonter par morceaux…


VIII. Déculturation

J'en viens à la deuxième hypothèse que je voulais évoquer devant
vous, qui touche à l'origine historique de ce déplacement.
Historiquement, il est possible de corréler cette « prise en main »
du corps féminin avec les premiers essais de médicalisation de
l'accouchement, lorsque les chirurgiens commencent à s'immiscer.
C'est l'époque qui introduit à l'idée de sages-femmes accréditées
par l'autorité conjointe du Roi et du curé local. C'est aussi
l'époque où l'on voit paraître, sous la plume des chirurgiens en
question, les premières dénonciations – particulièrement sévères –
des sages-femmes « sauvages », celles de la société traditionnelle,
celles des contes de fées…

Or, il est frappant que cette médicalisation s'inscrit dans le
sillage d'un intense mouvement de reprise en main des masses
populaires : à l'échelle de l'histoire, le moment où le pouvoir
central s'interroge sur l'intérêt d'accréditer les sages-femmes
apparaît bien proche de celui où, avec l'objectif avoué d'une ré-
évangélisation, il envoie dans les campagnes les nouveaux prêtres
trempés dans l'esprit du Concile de Trente.

Le formidable ébranlement de la Contre-Réforme, c'est le moment de
l'Ancien Régime où, sous la poussée des revendications protestantes,
toutes les autorités en place sentent un séisme qui menace leur
pouvoir et leurs privilèges ; le moment où les « élites »
conscientisent qu'il s'en faut de beaucoup que leurs valeurs aient
profondément conquis le cœur et l'esprit du peuple ; le moment où il
n'est plus possible d'ignorer que par delà le vernis d'une
conversion inconsidérément tenue pour acquise, les masses restent
viscéralement ancrées dans les valeurs et pratiques d'une culture
bien plus ancienne. Il est significatif que l'entreprise de
déculturation forcenée qui s'ensuit se développe alors selon deux
axes principaux : d'une part, l'évangélisation des esprits selon les
canons fermement ré-affirmés du récent Concile, d'autre part la
prise en charge du corps féminin via une médicalisation de
l'accouchement, càd de cet instant précis où s'actualise le plus
spectaculairement les racines du pouvoir féminin dans la société
traditionnelle – son aptitude à exister tout à la fois en creux et
en protubérance, sa bisexualité en un mot.

Dans cette perspective, la contribution de la médecine moderne à
l'entreprise de déculturation née de la Contre-Réforme apparaît plus
clairement. Car ce qui distingue le plus la société traditionnelle
de la société contemporaine, c'est justement la place bien plus
spécifique des femmes – détentrices comme par hasard des pouvoirs
et savoirs qui sont aujourd'hui le monopole de notre profession :
ceux qui portent sur le sexe, la procréation et l'accouchement. Et
si l'on admet que la déculturation post-tridentine passait par la
confiscation de ces savoirs et pouvoirs féminins, il en résulte que
la médicalisation a été un ressort essentiel de cette entreprise :
la Contre-Réforme, c'est aussi la grande vague des procès de
sorciers – dont on sait aujourd'hui qu'ils ont été pour leur
majorité des procès de sorcières, visant précisément souvent ces
femmes isolées ou recluses auxquelles la société traditionnelle se
référait dans les grandes moments de l'accouchement, du mariage, de
la procréation et de la maladie. Ce n'est donc guère forcer le trait
de constater que, en exterminant nos concurrentes, les bûchers de
l'Inquisition ont puissamment contribué à l'installation – au moins
idéologique – du monopole médical contemporain et que,
symétriquement, ni les médecins ni les sages-femmes assermentées
n'ont jamais refusé le secours de leur science lorsqu'il s'est agi,
à la demande des inquisiteurs, de documenter les spécificités
anatomo-physiologiques « objectivant » l'emprise du Malin sur le
corps maudit des sorcières. Est-il anodin que la fin de la chasse
aux sorcières soit à peu près contemporaine des premiers édits
visant à une formation plus académique des sages-femmes : il n'y a
plus besoin de les brûler quand on s'est assuré le contrôle de leurs
savoirs et pouvoirs.

Reconnaître que la médecine – la nôtre – ait pu être l'outil d'une
déculturation d'essence religieuse conduit symétriquement à
s'interroger sur les valeurs cléricales susceptibles d'imprégner
notre idéologie dissimulée sous le vernis de la « Science ». On peut
se demander, justement, ce que la brutalisation du corps féminin et,
notamment, l'horreur compulsionnelle de la médecine pour le vagin,
doivent à la misogynie – et même à l'homosexualité plus ou moins
latente – des clercs qui ont envoyé nos ancêtres chirurgiens co-
évangéliser les masses paysannes…

En tout état de cause, cette élimination des femmes de leurs
positions traditionnelles ne relève pas seulement exclusivement de
l'histoire, fût-elle moderne : c'est un enjeu toujours contemporain.
Le débat sur la prescription de la pilule aux mineures dissimulait
qu'il restait des âges de la vie féminine où, traditionnellement,
les médecins passaient encore après les mères. Que reste-t-il
aujourd'hui pour préserver les jeunes filles d'une médecine qui
s'est constituée dans l'horreur de leur corps ?


IX. Conclusion

Méditer, cependant, sur la misogynie compulsive où s'enracine la
médecine moderne, c'est aussi introduire à une interrogation sur le
sadisme – au sens freudien – de notre savoir et de nos pratiques.
Vaste question…